Emmanuelle Adamson Faure
le 17 septembre 2026
Lecture 4 min.

Crédit photo : Olivier Friedman
En quelques mots
Chateauform met à la disposition de ses clients un cercle d’Experts afin de les accompagner dans la conception de leurs séminaires et événements d’entreprise : The Experts Circle by Chateauform.
C’est au fil d'une série d’articles que je suis heureuse de mettre en lumière ces Experts et la valeur de leurs savoir-faire.
Aujourd’hui, donnons à la parole à Olivier Friedman de PrismUp.
J’aimerais vous parler de Thierry, un de mes coachés : Thierry, 52 ans, père de 2 enfants, est directeur industriel dans une PME du centre de la France. Le jour où il m’a parlé de son conflit avec une collaboratrice, il est arrivé en séance avec un dossier imprimé : une vingtaine de pages, des mails surlignés et des comptes rendus couvrant deux années de tensions. Il l’a posé entre nous comme une pièce à conviction.
Ce dossier, nous ne l'avons jamais ouvert.
À la place, je lui ai demandé : « En deux ans, qu'avez-vous déjà tenté pour régler ce conflit ? » Evidemment, la liste était longue : des mails d'explication, des mises au point, une médiation.
Puis une deuxième question : « Et dans toutes ces solutions, lesquelles sont au final vraiment différentes des autres ? » Et là, plus de liste à la Prévert, mais un long silence.
Pour la première fois, il envisageait que le problème ne se trouvait pas seulement chez sa collaboratrice. À chaque fois, il avait utilisé la même réponse : expliquer davantage. Or ces explications répétées nourrissaient désormais le conflit.
En 10 ans et plus de 1 000 séances de coaching de managers et de dirigeants, j’ai vu cette scène se rejouer des centaines de fois. Le vrai problème est rarement celui qu’on croit. Il se loge dans une zone très particulière : l’angle mort du management. Et la bonne nouvelle, c’est qu’on peut apprendre à le débusquer.
Commençons par évacuer une idée reçue : avoir des angles morts ne fait pas de vous un mauvais manager.
En voiture, diriez-vous que vous êtes un mauvais conducteur parce que vous avez des angles morts ? Evidemment non : ces angles morts ne sont pas un défaut de vigilance. C’est une propriété de votre siège de conducteur : vous pouvez être le meilleur du monde, il existe une zone que vos rétroviseurs ne couvrent pas, précisément parce que c’est vous qui êtes au volant. Il en va de même quand on conduit une équipe. Votre posture, vos habitudes, vos loyautés, vos peurs, configurent une zone que vous ne pouvez pas voir seul.
Et voici le plus contre-intuitif : les managers les plus brillants ont souvent les angles morts les plus tenaces. C’est même leur expérience qui les crée. Ce qui vous a fait réussir hier devient la routine que vous ne questionnez plus aujourd’hui.
L’enjeu n’est pas mince. Selon une étude Gallup, le manager explique à lui seul environ 70 % de la variance de l’engagement de son équipe. Autrement dit : ce que vous ne voyez pas de votre propre management pèse directement sur l’énergie, la motivation et la santé mentale de vos collaborateurs.
C’est le constat le plus régulier de mes séances : le problème avec lequel un manager arrive est juste la partie émergée d’un autre sujet, qui attend, plus bas, plus gros, qu’on veuille bien le regarder. Et si vous le regardez trop tard, vous risquez de reproduire la rencontre du Titanic avec un iceberg d’une autre sorte. Quelques exemples, vécus et anonymisés :
Dans chaque situation, le manager pensait avoir déjà tout essayé. Pas par manque d’intelligence ni de volonté : parce qu’il cherchait là où il y avait de la lumière, pas là où était la clé.
Les situations varient évidemment d’une entreprise à l’autre, d’un manager à l’autre. Et en même temps, certains mécanismes reviennent régulièrement dans mes séances.
C’est l’angle mort du leadership le plus répandu : résoudre des problèmes que personne ne vous a demandé de résoudre. Vous reprenez le dossier « pour aider », vous refaites la présentation « parce que c’est plus rapide », vous vous placez en paratonnerre entre votre équipe et la direction. Intention louable, effet désastreux : vos collaborateurs désapprennent, votre charge explose, et la frustration monte des deux côtés. La microgestion commence presque toujours par de la bienveillance.
Le feedback repoussé « pour ne pas blesser ». La décision en souffrance « parce que ce n’est pas le moment ». La réorganisation annoncée à moitié « pour ne pas inquiéter ». De mon expérience, le flou n’est jamais perçu comme de la bienveillance par ceux qui le subissent : c’est une peur du manager, déguisée en sympathie. Et pendant ce temps, chacun paie les intérêts de la décision qui ne se prend pas.
On pilote les livrables, les plannings, les indicateurs. Et ce que ressentent les collaborateurs reste hors du tableau de bord. Un dirigeant que j’accompagnais avait passé un an à refaire les dossiers d’un N-1 en difficulté, sans jamais lui poser une seule fois la question « qu’est-ce que ça te fait ? ». La réponse, quand elle est enfin venue, a tout changé : derrière la sous-performance, il y avait de la honte. Aucun indicateur ne la mesurait, donc personne ne la voyait. L’écoute et l’empathie ne sont pas les cerises sur le gâteau du management : ce sont deux ingrédients fondamentaux.
Quand une difficulté dure, je propose souvent de faire une pause dans la recherche de solutions et de reprendre la situation à partir de cinq questions :
Il ne s’agit pas de tout ramener à soi. Certaines difficultés relèvent réellement de l’organisation, du contexte ou du comportement d’un tiers. Chercher sa contribution consiste simplement à retrouver la part sur laquelle on peut agir. Pour commencer, prenez un problème qui dure depuis quelques mois et répondez à ces questions sur une feuille. Vous verrez peut-être apparaître une option que vous aviez jusque-là écartée.
Un dernier point, et non des moindres : tout ce que vous venez de lire a une limite. Votre angle mort reste un angle mort. Vous pouvez le déplacer, le réduire ; vous ne le supprimerez pas seul, par définition.
Alors offrez-vous plus que des rétroviseurs : faites monter quelqu’un dans votre voiture. Un pair à qui raconter vos situations difficiles. Un mentor. Un coach, le moment venu : son métier n’est pas d’avoir les réponses, mais de générer les prises de conscience qui vous apprendront, ensuite, à piloter vos propres rétroviseurs. C’est le cœur de ce que je pratique chez PrismUp.
Et, tant que vous y êtes, sanctuarisez, pour votre équipe, des temps où les angles morts peuvent tomber. Ce n’est pas un hasard si les prises de conscience collectives arrivent rarement en réunion hebdomadaire, entre deux points d’avancement : elles ont besoin d’un cadre différent, d’un pas de côté, de temps profonds hors du bureau. C’est exactement ce que permettent des lieux pensés pour cela, comme les maisons Chateauform : quand on change de décor, on change souvent de conversation, et c’est dans ces conversations-là que les organisations voient enfin ce qu’elles ne voyaient pas. Les grandes transformations commencent souvent par un séminaire où quelqu’un a osé dire tout haut ce que tout le monde évitait d’exprimer.
Le management n’est pas un manuel qu’on applique une fois pour que tout soit réglé. C’est une pratique, avec des rechutes et des progrès. Ce qui compte, ce n’est pas de ne plus avoir d’angles morts ; c’est que le chemin pour les repérer raccourcisse à chaque fois.

Envie de découvrir les angles morts de votre équipe ?